## Enfance et adolescence à l'heure du numérique : questions et réponses ## Qui suis-je ? [@romain_letabli](https://twitter.com/romain_letabli): **Formateur, développeur, médiateur numérique**. L'Établi Numérique a pour mission de permettre à tout le monde de s'approprier les enjeux sociaux du numérique. Dans une vie antérieure, j'ai par ailleurs travaillé dans l'animation et la solidarité internationale pendant plusieurs années : **les questions éducatives ne sont pas inconnues pour moi**. ## Des affirmations pour commencer *« Les réseaux sociaux ce n'est pas la vraie vie »* <!-- .element: class="fragment" data-fragment-index="2" --> *« À cause des écrans, on ne communique plus avec ses voisins »* <!-- .element: class="fragment" data-fragment-index="3" --> *« Les jeunes de nos jours sont complètement accros à Internet »* <!-- .element: class="fragment" data-fragment-index="4" --> *« Avec Internet, on s’informe moins bien qu’avant »* <!-- .element: class="fragment" data-fragment-index="5" --> ## Chiffres et regard global ### Sources * Étude "*Born Social*" 2023, *Heaven & Génération Numérique* * Étude "*Parents, enfants et numérique*" 2021, *IPSOS pour Obervatoire de la Parentalité & de l'éducation Numérique*, *UNAF*, *Google* * Synthèse "*Pratiques et usages numériques des jeunes*" 2020, *Direction Numérique pour l'Éducation* Ces études ont été faites à différentes dates, j'ai pris la plus récente disponible pour chaque. La parole des adultes et des enfants n'est pas la même, il est essentiel d'avoir des sources avec des jeunes utilisateurices qui parlent. Une étude à part pour les moins de 6 ans : Étude "*Enfants et écrans durant les six premières années de la vie à travers le suivi de la cohorte Elfe*", réalisée par le Ministère de la culture en 2022 ### Du côté des moins de 6 ans L'arrivée des écrans se fait très jeune, et c'est la télévision qui est le premier écran. Seulement **17% des enfants de 2 ans n'utilisent jamais la télévsion** Seulement 2% à 5 ans et demi <img src="temps écrans moins de six.png" alt="Temps moyens d'usage des écrans de 2 à 6 ans" width="85%"/> Chiffres à 2 ans, 3,5 ans et 5,5 ans <img src="sans écrans moins de six.png" alt="Évolution de la part d'enfants n'utilisant aucun écran durant les six premières années de la vie" width="85%"/> Plus on monte dans le niveau de revenu et de diplôme, plus l'usage est tardif, mais à 6 ans, les enfants utilisent des écrans dans virtuellement toutes les familles ### Quand ils et elles grandissent On l'a vu, la télévision est largement utilisée, et on peut y ajouter les consoles de jeux. Autrement, **l'usage largement dominant est l'usage du smartphone**. L'ordinateur vient ensuite, et la tablette loin derrière. **L'augmentation de l'usage du smartphone se fait à partir de 10 ans** (passage de 27% à 70%). C'est aussi le moment ou l'usage des écrans en autonomie devient majoritaire (les parents sous-estiment un peu, mais parents et enfants concordent là-dessus). C'est **aussi** le moment où 43% des parents trouvent que les enfants utilisent trop les écrans, alors que seulement 15% des preados pensent la même chose. <img src="temps écrans.png" alt="Histogramme des usages numériques des parents et des enfants" width="85%"/> Ce qui se passe à cette période, c'est que le temps d'écran des enfants rejoint à peu de choses près celui des parents. À 11 ans, plus de la moitié (53,8%) inscrits à des réseaux sociaux, quasi-tout le monde à 14 ans (88,8%) L'usage des réseaux sociaux est en baisse sur les dernières études (2022 ou 2023) <img src="médiations.png" alt="Histogrammes des différents médiations proposées par les parents" width="100%"/> On manque d'études précises sur les régulations adoptées par les parents en fonction de la classe sociale ou du niveau de diplôme. Si on prend l'exemple de la télévision, on voit bien que les pratiques sont très différentes, donc elles le sont probablement concernant les écrans en général, mais on a pas encore d'études sur le sujet Si on regarde ce que font les enfants et ados sur les écrans, on voit deux gros blocs d'usages : * musique, vidéo et jeux vidéos * socialisation Ce n'est pas exactement une régulation, mais à noter que 55% des enfants déclarent que leurs parents les géolocalisent avec leur téléphone Une accoutumance à la surveillance ? ### Sur les réseaux sociaux <img src="usages.png" alt="Histogrammes des différents usages des réseaux par les enfants et ados" width="100%"/> Il est intéressant de remarquer que les ados ont peur des mêmes choses que les parents : * addiction * fausses informations * cyberharcèlement Les parents de plus jeunes (10 ans et -) sont plus inquiets que leurs enfants, mais l'écart diminue avec l'âge. Les parents sont plus inquiet de la question de l'isolement que provoquerait les écrans que les enfants Les réseaux utilisés : **Youtube, WhatsApp et Snapchat largement en tête des usages**, avec TikTok en petit quatrième. Le reste est plus anecdotique. À noter : *81% des jeunes déclarent avoir tous leurs comptes en privé*, et seulement 5% déclarent ne pas avoir de compte privé ## Des thématiques spécifiques ### Parlons compétences numériques Les "*digital natives*" n'existent pas : si on prend le temps de séparer précisément les compétences numériques dont on parle, on se rend compte qu'il y a des grosses disparités. Quand on a parlé des pratiques, on a vu que les ados étaient tournés vers des pratiques qui ne cadrent pas avec les pratiques scolaire. Du coup, ça veut dire qu'il n'y a pas de transfert automatique entre des pratiques de loisir et de socialisation et des pratiques professionnelles et scolaires qui seront demandées plus tard Il n'y a pas d'auto-formation automatique ni de passage magique de la culture spécifique numérique des ados à des compétences numériques plus larges. Pour que ce transfert se fasse, le rôle des parents et de l'école est essentiel, et on retrouve là-dessus des inégalités de revenue et de diplôme très fortes. Les écoles n'ont pas toutes les mêmes moyens pour travailler sur la culture générale numérique, même si ça rentre de plus en plus dans les cursus. La difficulté au niveau de l'école se joue à la fois au niveau des programmes, des moyens humains et des moyens techniques On a de nombreuses études qui attestent qu'il y a corrélation entre les pratiques numériques des parents et leur capacité de transmettre des pratiques à leurs enfants. Il y a plus de médiation et plus de transmission de capital culturel chez les parents CSP+, donc la formation de compétences plus adaptées se fait beaucoup plus facilement. ### Est-ce que l'addiction aux écrans existe ? Déjà, Il faut se méfier de la notion de "*cyberaddiction*" ; l'usage jugé excessif des écrans ne suffit pas à parler d'addiction. La notion d'addiction sans substance elle-même ne fait pas consensus. Pour qu'elle s'applique, il faut un usage de plus en plus envahissant, non-contrôlé, qui ne peut pas être restreint et qui a des conséquences négatives. Au niveau médical, il n'y a pas de consensus sur ces questions, avec des positions qui évoluent de "*ça n'existe pas*" à "*ça existe et c'est très courant*". Des grosses différences dans les approches entre les pays aussi. Dans beaucoup de cas, les pratiques excessives sont un symptôme plutôt qu'un trouble, avec des situation de dévalorisation. Attention de ne pas faire faire passer une posture morale derrière des termes médicaux La question se pose de la pertinence d'approches médicales plutôt que d'approches éducatives et pédagogiques. S'il y a addiction, il faut passer par du médical, mais il n'y a pas de consensus non plus sur les approches thérapeutiques. On ne voit pas d'écart énorme entre les temps d'écrans et jeunes et des adultes, on l'a vu plus haut. [Tes parents sont encore sur leur smartphone](https://bocal.csc49.fr/2022/08/25/tes-parents-sont-encore-sur-leur-smartphone/) ### Cyber-harcèlement et violences en ligne Difficile d'obtenir des chiffres précis. en fonction des études, on passe de 6% à 42% des ados victimes. **Ce qui est clair c'est que le phénomène existe, même s'il est difficile à quantifier précisément.** Les quatre affordances des réseaux sociaux (étudiées par la chercheuse américaine danah boyd) en font des très bons outils de harcèlement : * persistence * visibilité * capacité de propagation * possibilité de recherche Le numérique provoque aussi un effet de mise à distance, qui est désinhibiteur : moins d'empathie, moins de perception de la violence. Il y a aussi l'effet miroir : beaucoup des participant⋅es à du cyberharcèlement (un quart à un tiers selon les études) ont elles aussi été victimes de cyberviolences. Par ailleurs, il ne faut pas surestimer le rôle de l'anonymat : le plus souvent, les situations de harcèlement ont lieu alors que victime et agresseur se connaissent. L'anonymat permet de se noyer dans le collectif, mais il s'agit bien d'une violence de proximité Beaucoup de victimes en ligne sont aussi harcelées hors-ligne Le cyberharcèlement, c'est avant tout du harcèlement, avec les mêmes mécanismes sociaux et les mêmes cibles privilégiées : filles, LGBTQI+, minorités, ... Pourquoi ? Parce que les situations de harcèlement ne fonctionnent qu'avec la honte de la victime d'en parler. Pour casser ce mécanisme, tout ce qui peut être fait pour valoriser la parole et éviter de tomber dans le jugement est bon à prendre. Il est fondamental de renforcer la lutte contre les discriminations et de permettre aux victimes de parler plus facilement et d'établir un cadre de confiance. Le travail des importance d'associations sur le sujet est considérable : lignes d'écoute, ressources en ligne, formations, ... ## S'informer en ligne Ces dernières années, plusieurs problématiques émergent en ce qui concerne l'information en ligne : * la question des "*bulles de filtres*" * le dévelopement de la désinformation * la radicalisation sur Internet On manque beaucoup de recul sur l'impact des réseaux sociaux (et d'Internet en général) sur la désinformation. Par exemple, on a beaucoup parlé des "*bulles de filtres*" à un moment, sauf que les études qu'on a pour l'instant ne permettent pas d'avoir une conclusion claire sur leur existence et leur rôle. Mëme difficulté sur la question de la radicalisation sur Internet. Jonathan Haidt et Chris Bail, deux chercheurs américains, ont accompli un travail de titan en compilant un Google Doc coopératif pour faire la synthèse des études sur le sujet. Les réponses sont nuancées. Ça ne veut pas dire que les phénomènes n'existent pas, mais on a peu de recul et on manque de données fiables. C'est d'autant plus vrai que les plateformes et les usages évoluent rapidement : l'algorithme de Facebook a changé depuis l'élection de Trump, et TikTok fonctionne encore avec des règles complètement différentes. Ce qui est probable, c'est que les réseaux sociaux permettent à des personnes déjà radicalisées de renforcer leur radicalisation. Ce qui est certain, c'est que l'écosystème économique autour des médias et de l'information n'est pas bon. Les médias sont de plus en plus concentrés et de moins en moins indépendants, et les grandes plateformes de réseaux sociaux ont un pouvoir énorme de censure et de contrôle de l'information, sans contre-pouvoir réels et sans transparence. Par ailleurs, la logique des plateformes n'est pas une logique d'information ou de vérité : leur enjeu est de vendre le plus de publicités et donc de faire rester les utilisateurs sur leurs plateformes. De plus en plus de logiques économiques puissantes ont un impact sur la qualité de l'information, de sa production à sa diffusion. Là encore, l'éducatif est fondamental pour développer l'esprit critique, apprendre à détecter les biais, à se méfier des manipulations émotionnelles, ... Malgré toutes ses limites, Internet permet aux adolescent⋅es d'accéder à des informations qu'ils et elles ne trouveraient pas ailleurs : "**Tout se fait sur Internet car c'est le seul espace qu'on donne aux femmes**" - Marylie Breuil, militante féministe citée dans *Ce que nos filles ont à nous dire* ## Conclusion Le numérique est fondamentalement un espace social, il est même une partie de plus en plus importante de notre monde social. Il est important de ne pas l'aborder sous un angle technique, répressif ou médical, mais de comprendre les enjeux éducatifs qui y existent. Comme le formulent Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux dans la conclusion de leur étude *Les jeunes, la sexualité et Internet* : "*Internet ne constitue en rien un* monde à part, *mais une partie des mondes sexuels et intimes adolescents, à analyser comme tel, et à mettre en relation [...] avec l'évolution des discours et des pratiques sexuelles dans la société*" Ce n'est ni la répression ni la surveillance ni l'interdiction qui résoudra les questions que le numérique pose en tant qu'espace social, mais la médiation raisonnée, réfléchie et collective. Hypothèse de danah boyd : le numérique permet aux jeunes de regagner des espaces non supervisés qu'ils ont de plus en plus perdus dans le monde réel,